Faut-il croire à l’invraisemblable ? (16.08.2016)

Lorsqu’il y a un peu plus d’une année, M. Donald Trump, connu pour ses grimaces, ses frasques financières et féminines, ainsi que ses émissions de télévision, avec le fameux – You are fired ! – annonça qu’il se présentait comme candidat à la présidence, la plupart des observateurs se contentèrent de ricaner.

Ses premières interventions furent molles, voire insipides, puis graduellement, il s’engouffra dans les brèches populistes, en adaptant ses propos à ce que ses auditeurs souhaitaient entendre.

Nous, Européens, limitons notre connaissance des Etats-Unis à l’Est et l’Ouest, et aux habitants de ces côtes, souvent mieux éduqués que la moyenne nationale, et d’origine plus hétérogène que la population des vastes plaines. C’est précisément à cette dernière catégorie d’électeurs que s’adresse Donald Trump, des gens moyens, qui se méfient systématiquement de Washington et qui n’ont qu’une connaissance sommaire, parfois inexistante du reste du monde.

Il leur dit ce qu’ils souhaitent entendre, à l’image de ces voyantes à succès dont la qualité essentielle est l’observation fine du comportement, la psychologie et la capacité d’écoute…

Les gens qui écoutent précisément Donald Trump, sont ceux qui n’apprécient guère ou ne comprennent pas les raisonnements abscons, mais les formules lapidaires et populistes : on ne veut plus de Mexicains, on ferme les frontières à telle ou telle ethnie ou appartenance religieuse, on a le droit de porter une arme, on estime qu’il est juste de torturer ceux qui vous veulent du mal, on doit avant tout se soucier des pauvres, des négligés, des laissés pour compte, de ceux qui ne se sont jamais remis de la crise de 2008 etc.

Ses interventions tonitruantes, peu conventionnelles, simplistes, grossières ou inattendues, lorsque par exemple il fait l’éloge de Poutine à qui il s’adresse pour tirer au clair le dossier des mails de sa concurrente, peuvent ajouter à sa popularité et le faire remonter dans les sondages d’autant plus que Madame H. Clinton ne fait pas toujours l’unanimité et qu’un fort pourcentage d’Américains choisira de s’abstenir ou de voter pour un outsider, ce qui pourrait profiter au démagogue républicain.

Pourtant, on ne se refait pas, et, fin juillet, Monsieur Trump est rattrapé par sa paranoïa et ne peut s’empêcher de proférer de basses attaques contre les vétérans militaires; il aura énormément de mal à rattraper cette bévue de bas étage. Les affrontements deviennent nauséeux et tous les ténors descendent dans l’arène y-compris M.Warren Buffett, en faveur d’H. Clinton ainsi que le Président en exercice, sans compter d’anciens prétendants républicains qui abandonnent leur candidat officiel.

Dans ce climat délétère et inquiétant, en cas de victoire de M. D.Trump, le monde se trouverait face à un nouveau paradigme autrement plus sinistre que les retombées du Brexit.

Le fait que des résidents américains thésaurisent systématiquement et patiemment des pièces d’or et d’argent témoigne déjà de leur perplexité !
 

La banque ? Non merci ! 10.08.2016

Les conclusions du dernier crash-test d’un certain nombre de banques ont été abondamment commentées. Si dans leur généralité, elles étaient plutôt positives, leur accueil fut glacial de la part des marchés où des baisses de 5 à 7% furent légion, même de la part de ténors. En fait, beaucoup estimèrent que les mailles du filet de contrôle étaient trop larges et ne permettaient pas de conclusions absolues, d’autant plus qu’il existe un nombre astronomique d’interférences entre divers établissements.

L’opinion du public face aux banques s’est radicalement modifiée en quelques décennies.

La belle époque où l’on pouvait investir quelques milliers de francs dans une bancaire et s’attendre à recevoir des dividendes croissants et des titres gratuits est enterrée depuis longtemps.

La vigoureuse époque où l’on voyait des directeurs généraux de banque, voire des présidents, monter au front, intervenir avec force dans les débats publics, en tapant du poing sur la table, est terminée.

La confortable époque où le caissier était l’ambassadeur de son Etablissement, en mesure de répondre à de multiples questions est oubliée.

L’époque constructive enfin, où n’importe quel établissement était capable d’affronter un nouveau problème en s’efforçant de trouver une solution originale est aussi révolue.

L’homme de la rue, pas seulement le client, a souvent été outré, voire peiné, en apprenant que tel ou tel établissement se défaisait sans ciller de bâtiments quasi historiques, dont l’adresse seule était déjà une référence comme l’avenue Foch, la Fifth Avenue ou New Bond Street.

Les dirigeants actuels des banques ont rarement fait carrière dans ces dernières ; ce sont des mercenaires venus d’ailleurs, sans état d’âme, dans l’attente d’un golden shake-hand et dont la mission facile est de mettre dehors des collaborateurs qu’ils ne connaissent pas.

Le climat a commencé de se pourrir dans les années 80 ; les bonus qui jusque-là étaient ténus et considérés comme une récompense à bien plaire, sont devenus la part majeure des rétributions et partant, un objectif en soi qui pousse l’intéressé à perdre de son objectivité dans ses décisions. En Suisse un des premiers exemples émerge dans les années 90 ou les gestionnaires de crédit se voyaient fixer des objectifs si déraisonnables qu’ils aboutirent à une crise immobilière sévère.

Le développement de ce que l’on a appelé pudiquement les instruments, originairement de saines opérations de couverture, est devenu totalement incontrôlable. Quand on voit des établissements classiques, voire des banques cantonales, en principe conservatrices, se lancer dans ce type d’opérations à raison de plusieurs dizaines par semaine, à telle enseigne que la relation avec les sous-jacents, c’est-dire les titres qui constituent la base de l’opération, relève du micron, c’est affolant au niveau mondial, la même action servant de base à des milliers d’opérations.

Le climat au sein des établissements s’est pourri et laisse l’impression que l’on à faire à de nouveaux « Torquemada », les Compliance Officers, qui gèrent tout et décident tout, sans support légal, mais en fonction d’une extrapolation hasardeuse.

Pourquoi telle ou telle banque fixe-t-elle des limites aux retraits d’argent liquide ? Pourquoi un Suisse doit-il prouver que son compte est déclaré fiscalement ? Pourquoi met-on dehors en peu de temps un vieux client ? Parce qu’il n’est plus intéressant ?

L’unité de compte est devenue le milliard, le trillion même. Des apprentis-sorciers manipulent des sommes faramineuses avec la bénédiction implicite de leurs supérieurs. Et, tant pis s’il y a de la casse ! On assistera alors à un affrontement judiciaire médiatisé entre un collaborateur éberlué et sa direction hypocrite.

L’homme de la rue a bien compris cette évolution désastreuse ; les cours effondrés en bourse des actions bancaires en témoignent.

Le climat de confiance entre la banque et son client s’est effiloché. Il ne revivra pas. L’écheveau de dispositions contraignantes concoctées par les « Torquemada » aboutira au pire : des zones d’échanges gris et occultes échappant à tout contrôle.
 

La fourmi nordique (29.07.2016)

La baisse catastrophique du pétrole qui, en quelques années, a passé de virtuellement US dollars 150.- le baril à près de 20.- avant de remonter aux alentours des 50, a provoqué un traumatisme auprès des producteurs.

Le temps des coupoles dorées à la feuille, des collections d’Aston Martin ou de Lamborghini, la construction de stades et d’autoroutes pharaoniques ou de tours de Babel, appartient au passé, à telle enseigne que des producteurs ont dû puiser dans leurs réserves, ne serait-ce que pour couvrir un déficit abyssal, établi à l’aune des entrées colossales des temps passés.

Un producteur a pourtant échappé au marasme : la Norvège. Fidèle à une tradition luthérienne austère, voire frugale, le pays n’a pas succombé à l’irrationnel dépensier, lorsque ses gigantesques réserves d’énergie furent découvertes. Nous en avions eu la preuve lors des jeux olympiques d’hiver de Lillehammer dont on se souvient de la sobriété efficace.

Les gouvernements successifs se sont au contraire employés à développer des infrastructures au profit de la population, sous forme d’écoles, d’universités ou d’hôpitaux, à telle enseigne que n’importe quel Norvégien peut trouver des soins efficaces à moins d’une heure de son domicile et s’y rendre en hélicoptère en cas d’urgence. Les nouvelles universités ont rapidement gagné en réputation et, dans le cadre d’Erasmus, sont souvent fréquentées par des étudiants étrangers qui s’attachent d’ailleurs fréquemment au pays et n’envisagent plus de le quitter. La vie y est sereine, rassurante (parfois trop) et les habitants ont les besoins de bourgeois moyens ; un petit appartement, une bicoque en pleine nature, une vieille Saab pour y accéder, et un bateau pour la pêche. Soucieux du bien-être de sa jeunesse et conscient de la mélancolie oppressante qui pourrait se dégager de la longue nuit polaire, le gouvernement organise depuis quelques années, d’octobre à avril des stages en Italie pour les collégiens.

Cette frugalité relative a permis aux Norvégiens de créer un fonds souverain dont la fortune s’élève actuellement à plus de 900 milliards d’Euros ; elle augmentera au cours des prochaines décennies et permettra ainsi au pays d’envisager l’après-pétrole lointain sans sacrifices douloureux, alors que beaucoup d’autres producteurs auront retrouvé leurs dunes ou jungles d’origine.

Le seul vrai danger que court la Norvège est de tendre une oreille parfois trop complaisante à des extrémismes qu’il soit d’extrême-droite ou de nature salafiste et porter ainsi un coup fatal à une diversité ethnique ancestrale qui a puissamment contribué à son succès, mais qui envisage maintenant d’émigrer.
 

La mort de l’âne (13.07.2016)

Un avare se lamentait : « Après tout le temps et les efforts qu’il m’a fallu pour que mon âne s’habitue à ne plus manger, ne voilà-t-il pas qu’il est mort ce matin ! » Les séjours en Grèce laissent toujours un sentiment contrasté. Les bords de mer, la beauté de cette dernière sont uniques, sans parler des superbes vestiges antiques, tandis que les autres possibilités de séjour autour de la Méditerranée se sont progressivement estompées, essentiellement pour des raisons politico-religieuses. La vie s’y déroule agréablement et les nuits enchanteresses ne sont troublées parfois que par les braillements de quelques Brexités avinés. Dès que l’on quitte les rivages ou les sites, on ne peut s’empêcher de se remémorer la triste anecdote du préambule. Autour des villes encore achalandées, ce ne sont en effet que les lugubres cohortes des magasins vides, d’usines abandonnées, d’immeubles commerciaux vacants ou de parkings délaissés à l’exception de quelques voitures rouillées. L’alimentation résiste encore, surtout les cafeterias où les jeunes chômeurs finissent de dépenser les dernières économies de leurs grands-parents. Et pendant ce temps-là, les candides experts de la Troïka, dans leur costume gris anthracite à la Wall-Street, poursuivent leur Kriegspiel et prodiguent des conseils d’économies insensées à des politiciens extasiés et inexpérimentés. Ceci n’est pas sans rappeler l’ex-Yougoslavie, où les participants occidentaux au conflit se fichaient pas mal des populations civiles, et se réjouissaient de pouvoir expérimenter leurs nouvelles technologies guerrières. Quand donc se trouvera-t-il quelqu’un qui ait la lucidité de rappeler que la fameuse dette grecque n’est pas un trou noir né de nulle part, que des entreprises françaises, allemandes, britanniques, américaines, pour n’en citer que quelques-unes, y ont massivement contribué en vendant leur marchandise au pays, que des banques internationales ont fait leurs choux gras dans ces opérations ou encore que Madame Merkel que tout le monde vénère, a sacrifié la pauvre Grèce sur l’autel américain en s’opposant farouchement aux euro-bonds qui auraient supplanté les Treasury-bonds et Bills et réglé tous les problèmes européens ? Enfin, il y a près de 100 pays, et non des moindres, qui ont fait défaut et s’en sont remis, parfois aux dépens de banques cupides. Dès lors, en lieu et place de traîner ce boulet métastasique dont beaucoup d’établissements profitent encore, il serait préférable, soit d’effacer purement et simplement la dette, soit de lui substituer une sorte de War-loan perpétuel à un taux symbolique. Sans ces mesures radicales, la Grèce, comme l’âne, va mourir exsangue et aura en attendant perdu ses leaders, sa force et son envie de travail, sa capacité d’innovation et le peu de capital qui subsiste. Les experts en costume gris foncé pourraient alors rentrer chez eux, évitant les jets de tomates, voire de pierres qui les menacent lorsqu’ils jaillissent des taxis pour s’engouffrer dans leurs hôtels !
 

Et maintenant

« Et maintenant, que vais-je faire ? » Cette chanson mélancolique de Gilbert Bécaud va être fredonnée pendant de longues semaines, non seulement en français, mais bien sûr aussi en anglais, en allemand, voire en espagnol. Le pari téméraire de M. Cameron d’organiser un referendum (on peut d’ailleurs se demander quel eût été le résultat dans d’autres pays européens !) plus les errements nostalgiques et ambigus d’une nonagénaire, impératrice sans empire, expliquent le Brexit, sans le justifier. Nous allons vivre sur le plan politique, économique et boursier de longs mois d’incertitude et d’errements. On s’en remettra, chacun à son rythme : la Communauté Européenne dont l’amaigrissement n’est probablement qu’à ses débuts retrouvera son équilibre dans quelques années, en se réduisant logiquement à ses membres fondateurs, dans l’esprit pionnier de l’après-guerre. Quant aux Anglais, pragmatiques et opportunistes, débarrassés du carcan législatif européen étouffant, avec l’appui de leurs complices américains, ils vont maintenir et étoffer avec des structures nouvelles un centre financier, beaucoup plus occulte et efficient, dans l’esprit des îles bananières tant vilipendées. La Suisse, à son habitude de flexibilité, survivra à tout ça et demeurera le modèle de structure sophistiquée à laquelle la Communauté aspire depuis sa fondation et qu’elle mettra des décennies à adopter. Les seuls à triompher momentanément dans cette aventure, et ce n’est guère rassurant, seront les populistes dont le polichinelle ignare de la côte Est qui sera d’ailleurs rapidement snobé par les Anglais. Sur un plan plus constructif hormis les financières fragiles, les grandes entreprises internationales, indifférentes aux turbulences législatives perdureront, prouvant une fois de plus que le secteur privé est systématiquement gagnant.