A vau-l’eau 12.2019

En 2019, ce ne sont pas les catastrophes naturelles qui ont manqué : entre les tremblements de terre, les éruptions volcaniques, les tsunamis et autres typhons, rien ne nous fut épargné. Nous avons eu droit par le truchement des medias aux images lugubres mais réconfortantes pour les intéressés, des longs convois humanitaires venant à leur secours. Ces reportages avaient un point commun : la priorité absolue accordée à l’apport d’eau potable, indispensable à la survie ou à la vie tout court. Cette quête de l’or bleu constitue d’ailleurs la priorité des astronomes à la recherche de traces d’existence sur d’autres planètes.

Certes, notre terre est recouverte d’eau à plus de 70%, mais essentiellement de l’eau salée impropre à la consommation, l’eau douce de son côté représentant environ 2.5% du total dont 2% sous forme de glace et 0.5 en nappes phréatiques ; en synthétisant ces données, on arrive à la conclusion qu’à peine 0.7% de toute l’eau terrestre est utilisable par l’homme. Quelques pays s’en partagent la majeure partie; notamment le Brésil, la Russie, les Etats-Unis, l’Inde et la Chine étant entendu que cette dernière a environ 20% de la population mondiale et que 7% des réserves. On comprend dès lors mieux son intérêt à l’égard du Tibet, immense réservoir avec relativement peu d’habitants. Tous les pays du Proche et Moyen-Orient sont en manque d’eau, notoire raison de plus pour accroître les tensions de la région.

Dans nos contrées, avec nos lacs, nos ruisseaux et nos rivières, nous n’évoquons pas sérieusement le problème de l’eau. Certes, les grandes pluies du printemps et de l’automne ont diminué tandis que la neige se fait rare, mais on ne parle pas encore de vraie pénurie, à telle enseigne que le gaspillage va bon train et revêt parfois des formes sournoises comme la recommandation d’éviter l’abus de viande rouge pour des raisons qui vont de notre santé, aux flatulences de pauvres bovidés qui n’en ont cure. On se rabat donc sur la volaille en oubliant que pour obtenir un kilo de poulet, 4’000 litres d’eau sont nécessaires, le tiers de la quantité requise pour un kilo de bœuf. Le Monde, avec un grand M, est un consommateur de plus en plus assoiffé : en 1900, la population mondiale avait besoin de 600km3 d’eau par année ; en 2018, on est passé à 3’800km3 dont 70% consommés par l’agriculture.

Mais pourquoi donc consacrer une chronique à l’or bleu, domaine apparemment peu « sexy » pour un investisseur? Tout simplement en raison de son importance dans notre monde qui peut théoriquement être privé de viande, de portables, d’internet ou de voitures mais qui ne peut survivre sans le précieux liquide Si l’on examine les besoins annuels d’une famille, on constate qu’il lui faut près de 150’000 litres d’eau par année ; la majeure partie, soit 39% pour les douches et bains, et 20 % pour les WC. Détail anecdotique ; la fuite d’une seule chasse d’eau peut représenter 219 mètres cubes par année.

L’exploitation de l’eau peut poser un problème éthique compte tenu du fait qu’il s’agit d’un don de la nature. On a en tête ces fameuses bouteilles carrées, vendues fort cher à New York après avoir franchi plus de 10’000 kilomètres, tandis que les habitants des iles d’où elles proviennent, éprouvent de la difficulté à s’approvisionner.

Il s’agit cependant d’un cas d’exception. Hormis le village de montagne bordé d’un ru où chacun peut venir se désaltérer sans autre forme de procès, la mise en condition des sources, des nappes ou des lacs, nécessite souvent une procédure longue et coûteuse, d’où la fixation d’un prix qui peut varier pour de multiples raisons dont l’abondance ou la rareté de l’élément.

Les sociétés exploitantes figurent parmi les investissements de base d’un portefeuille et doivent être considérées comme un placement inaliénable. Sans aller bien loin, on peut citer les noms de Nestlé (68 milliards de francs de vente d’eau à fin septembre avec près de 50 marques) ou Danone, les deux connaissant une progression linéaire de cours de 8 à plus de 10% par année sans compter des dividendes revus régulièrement à la hausse.

On fait bien de l’avoir en mémoire et ne pas miser que sur la haute technologie volatile et éphémère ou de nouvelles sociétés à l’arrière-goût de soufre et de sable !
 

La guerre mondiale est déclarée ! Défendez-vous ! 11.2019

Il ne se passe guère de semaine sans qu’on évoque les GAFA, voire les GAFAN (Google, Amazon, Facebook et autres Netflix…).

Les débats ont lieu des deux côtés de l’Atlantique avec des versions qui s’opposent, les Européens insistant sur la contribution fiscale que ces entreprises devaient assumer tandis qu’aux USA, les critiques sont plus nuancées et mettent l’accent sur le rôle qu’elles peuvent jouer, notamment en politique nationale et de monopole, quitte à suggérer des démantèlements, bien improbables. La position américaine est d’autant plus ambiguë qu’on apprend que le gouvernement, notamment le Pentagone, a eu recours à ces monstres anonymes pour le stockage de données sensibles, y compris celles collationnées pour le déclenchement d’une guerre éventuelle !

Le problème est d’autant plus sérieux que ces entreprises mondiales ont bouleversé les relations humaines, les traditions familiales et le fonctionnement de la pensée des individus, en créant des sortes de canaux intellectuels au parcours rigide. Prenons le cas d’Amazon qui débuta d’une façon assez sympathique en mettant facilement à disposition des livres souvent rares ; à ce stade, rien à dire. En revanche, lorsque l’offre parmi des centaines de milliers d’articles s’étend insidieusement aux armes, surtout aux USA, ou à la prescription de médicaments, on doit être en alerte, surtout si l’on a à subir des rafales de promotions, concoctées sur la base de fichiers de fidélité ou d’interrogations.

Google est, comme on le sait, un puissant moteur de recherches ; elles sont bien finies les longues heures passées dans les bibliothèques universitaires, que ce soit dans le domaine du droit, de la médecine, des lettres en général ou de la Société dans son ensemble ;on y faisait des rencontres enrichissantes et stimulantes alors que maintenant, si vous vous intéressez au rituel des fiançailles d’une tribu de Mongolie ou à la découverte de grottes dans le Sud de la Crète, vous trouverez votre bonheur en deux clics ; le téléphone portable est devenu une troisième main avancée qui permet de tout découvrir ; un trajet en bus en témoigne.

Il y a peu de temps, on a tenté une expérience évocatrice avec une adolescente en la privant de son Apple pendant une journée. Résultats : elle eut de la difficulté à se réveiller et à trouver son chemin sans GPS, afin de rencontrer des amis ; la lecture d’une carte routière se révéla un exercice insurmontable ; de même pour trouver le restaurant ; idem pour le partage en trois de l’addition, sans l’aide d’une calculette. Bref, sans Google ou un autre moteur et le secours de son portable, la fille se trouvait en pleine jungle inconnue.

A propos d’Apple, deux remarques : la première tient à l’engouement ridiculement obsessionnel des utilisateurs à acquérir en priorité un nouveau modèle, quitte à passer des nuits entières dans le froid et la neige pour être en première ligne. La deuxième relève carrément de l’indécence : il y a quelques années, alors que la Grèce traversait des heures sombres, il s’était trouvé de beaux esprits pour suggérer que tout compte fait, la firme é la pomme disposait d’une capacité financière suffisante pour racheter le pays dans sa globalité ; il n’avait pas été précisé si cela comprenait bêtes et gens ! Voyons le fameux Facebook, illustre club d’amis ; de jeunes niais, sans un soupçon de malice, y racontent leur vie, même très personnelle, relayés par des adultes qui ne sont en fait de que de vieux adolescents nostalgiques qui n’imaginent pas que leurs données, leurs témoignages, seront figés à jamais dans le « marbre du cloud ». Les temps changent, la vie change, avec des épodes oubliés qui vous reviennent en pleine figure. On le voit avec la mésaventure grotesque du Justin Trudeau , peut-être un coup de pouce vicieux du voisin américain! Il est pathétique d’entendre des gens raisonnables se vanter de leurs centaines, voire de leurs milliers d’amis sur Facebook. D’ailleurs, l’un des 2,7 milliards d’abonnés reconnaissait amèrement : « J’ai plus de 300 amis sur Facebook, mais personne pour m’aider à repeindre mon garage ».

Netflix est du même acabit ; avec le prétexte de guider le spectateur, on persuade insensiblement ce dernier à visionner une sélection de films selon des critères qui ne sont pas les siens mais qui finissent par le remodeler insidieusement.

Ce qui précède n’est pas un cahier de vaines doléances , mais bien un constat du monde dans lequel nous vivons et où les jeunes vont vivre ; l’aspect le plus dramatique de la situation réside dans le conditionnement progressif des individus pour leur faciliter la vie. Les grandes multinationales évoquées en préambule œuvrent de concert ou séparément afin d’arriver à une société aseptisée, domestiquée et surtout inculte. Le meilleur moyen actuel de se mettre à dos un adolescent est de lui offrir un livre qu’il regardera avec la méfiance qu’on éprouve à l’égard d’un serpent venimeux. Ceci dépasse l’anecdote ; les scientifiques l’attestent ; le cerveau se forme et s’adapte sans cesse par la lecture et l’écoute. Qui lit encore des histoires aux enfants ? On les colle devant un écran, même pour manger leur bouillie !

Des enseignants l’attestent : une majorité d’adolescents, gavés d’images précuites, sont incapable de synthétiser une histoire banale et de vous la raconter ; on ne parle même pas de l’orthographe, remplacée par des signes ou les consonnes des iPhone.

En apothéose, ces grands groupes, avec l’appui myope et insidieux des banques, en manque de profits traditionnels, se lancent dans la diffusion de crypto monnaies. Or, même si cela peut paraitre un peu académique avec l’usure du temps, une monnaie s’assoit sur un certain nombre de sous-jacents : réserves de devises ou de métaux précieux, économie nationale, voire une armée. Le recours à une formule mathématique concoctée par un puissant ordinateur ou à la « garantie » d’un groupe international est une élucubration sans précédent : on l’a bien vu avec le grand-père des nouvelles devises, le Bitcoin, dont la courte histoire se résume à des soubresauts d’une extrême violence, sans mesure avec les lois de l’offre et de la demande, mais uniquement fondés sur une pure spéculation. Le vieux canasson de bataille de la disparition du cash, encensé par les banques est un autre aspect de la mise en condition aveugle de l’individu ; quand on voit des bistroquets de Zurich qui se targuent de ne vouloir être payés que par carte, on se demande sur quelle planète on vit ; avoir la possibilité de retrouver dans dix ans, avec date et heure exactes la trace du café que vous avez consommé avec deux croissants, est proprement effrayante. On s’achemine vers un monde de termites où chacun de nous, à son échelle, par commodité et sans autre réflexion, apporte son brin à l’édification du grand nid mondial.

Si encore ce qui précède apportait un élément se sécurité à notre monde ! Que nenni ! On est tous à la merci d’un gigantesque et inéluctable arc électrique, accidentel ou provoqué, qui court-circuitera nos structures, passant de la simple panne d’ascenseur, aux avions cloués sur les tarmacs ou à l’approvisionnement en eau ou en médicaments, sans parler des ATM, frappés de paralysie. Une formidable bataille est déjà engagée ; réagissons à l’égard des jeunes avec leur concours explicite afin de leur éviter l’avenir cauchemardesque dont on entrevoit déjà les prémices. La seule recette pour museler les monstres du GAFA passera par l’impôt ; pas des mesurettes de quelques milliards mais bien des charges fiscales paralysantes qu’on pourra employer à meilleur escient, ne serait-ce que pour faire renaître et apprécier la vraie culture.
 

Le pire mal dont souffre le monde est, non la force des méchants, mais la faiblesse des meilleurs (Sade) 10.2019

Il a plus de 40 ans, en 1977, débutèrent les malheurs de la place financière suisse avec le scandale du Crédit Suisse de Chiasso mettant en avant les escroqueries de trois hauts cadres de la maison qui, par le relais d’une société de domicile, basée au Lichtenstein et dénommée Texon, accordèrent des prêts colossaux à des sociétés étrangères, italiennes pour la plupart.

Pour l’époque, les dégâts furent énormes, dépassant les deux milliards de francs. Les concurrents d’alors, à savoir la Société de Banque Suisse et l’Union de Banques Suisses se portèrent immédiatement à son secours, relayés par la BNS. Courageusement, l’établissement incriminé prit la décision de se sortir seul d’affaires, ce qui lui prit plusieurs années.

Jusqu’à cette époque, la place financière suisse menait une petite vie tranquille, avec parfois des feux de broussailles comme l’affaire Interhandel, peu après la guerre. Avec Chiasso, la politique prit la décision de s’inviter dans le cercle de la finance, locale d’abord, puis internationale des décennies plus tard. Ce qui était de bonne guerre, le parti socialiste s’engouffra dans la brèche en organisant d’emblée, une initiative destinée à contrer la fraude fiscale ; elle fut rejetée massivement par le peuple en mai 1984, mais le ver était dans le fruit ! Il y eut bien entendu de vigoureuses protestations comme celle de Max Zumstein du Secrétariat d’Etat à l’économie qui affirma avec force que si la Suisse, avec le temps, envisagerait d’introduire un système de retenue à la source, il était hors de question de passer à un système d’échanges d’informations annihilant le secret bancaire.

Cependant à peu près à la même époque, Bernard Bertossa, ancien procureur ressortait déjà la sempiternelle litanie des pays affamés en raison de la politique de la Suisse, en fustigeant les tricheurs responsables de tous les maux de leur pays d’origine. En 2006, la CIA décida de surveiller les opérations transitant par le Swift européen, soit disant pour contrer le terrorisme, mais la nuance était très mince. Chez nous, les partis traditionnellement de droite d’obédience chrétienne, surtout catholique, se lancèrent dans des arguties subtiles mais qui finirent par faire resurgir le vieux sentiment de culpabilité de l’épargné par la deuxième guerre mondiale.

En 2010, .le Conseil fédéral rappela que le secret bancaire en tant qu’instrument de protection de la vie privée des clients n’était pas remis en cause, mais que la Suisse pouvait dialoguer ! Les Américains attisèrent le feu par la divulgation de « fake news » (déjà) ; le surdimensionnement des banques suisses concernées par la gestion de fonds américains non déclarés : on estimait ces derniers à 1’600 milliards ; l’UBS, accusée de tous les maux, n’en gérait qu’à peine 1%. Dès lors, il était si facile de s’acharner sur une seule banque étrangère en gardant le voile sur ses propres établissements qu’on aurait eu tort de se gêner ! Le pauvre Conseiller fédéral Hans-Rudolf Metz, empêtré dans ses contradictions, oublia son passé bancaire et les principes de son parti politique d’origine et finit par proclamer n’importe quoi dans la crainte d’un durcissement de la part des Etats-Unis et d’une très forte amende pour l’UBS qui, peu auparavant, avait bénéficié d’une aide substantielle de la Confédération. Il finit par céder son siège à Mme Widmer-Schlumpf, issue d’un parti de droite, bébé-éprouvette plus ou moins bâtard de l’UDC.

La roue tournait de plus en plus vite ; la Suisse hypnotisée par cette bande de cobras, se repliait sur elle-même et semblait avoir peur de tout et de tout le monde, et surtout d’être tenue à l’écart du concert des nations dont elle est pourtant souvent une importante créancière. Les autres, avec la complicité de l’OCDE, en profitèrent, flairant le ventre mou, et lancèrent escarmouche sur escarmouche. Seule, au parlement, l’UDC fit montre de résistance, mais son quart de représentants n’était pas suffisant pour contrer une lame de fond défaitiste. Amère cerise sur le gâteau : la funeste décision du Tribunal Fédéral de transmettre une liste, volée, de dizaines de milliers de clients de l’UBS à la France ; la boucle était ainsi bouclée, surtout lorsqu’on se souvient que la décision de transmettre les données correspondait à l’ « intime conviction » d’un juge proposé par l’UDC.

Une grande partie de la population suisse se trouve ainsi trahie et méprisée par des partis bourgeois en qui elle avait inébranlablement foi et pour qui elle avait voté aveuglement au fil des décennies, et soutenus moralement, voire financièrement. Il est fort à parier qu’elle s’en souviendra lors des élections d’octobre en portant son dévolu sur d’autres causes méritoires comme l’écologie, plutôt que de s’abstenir ou pire, de basculer dans les extrêmes, tristement à la mode !
 

Le rat des villes et le rat des champs 09.2019

Ceux qui ont fréquenté l’Ecole primaire dans nos régions se souviennent d’avoir appris, du moins lu, cette fable de La Fontaine. Le rat des villes, hôte courtois et raffiné, amateur friand d’ortolan, s’effrayait au moindre bruit tandis que son cousin de la campagne, fruste et habitué à moins de fastes, gardait la tête froide dans l’adversité.

Les siècles ont passé, la dichotomie demeure, mais l’écart de conceptions s’est affiné. Le citadin s’est façonné à l’épreuve des grandes agglomérations, de leur diversité sociale, mais aussi ethnique, ce qui lui a permis de prendre de la hauteur et d’effilocher des entraves devenues pesantes dans un monde en mouvement incessant, tout en aiguisant son sens critique. Cette évolution a généré un mode de vie plus sophistiqué sans le rendre pourtant exagérément attrayant comme on le constate depuis peu avec les mouvements de retour vers une nature rousseauiste par trop idéalisée.

Cette nature, cette campagne ont évolué elles-aussi mais souvent dans un sens de repli et de souci de conserver une philosophie de plus en plus surannée. Les antagonismes se sont creusés et ont abouti à un climat d’incompréhension auquel nous sommes de plus en plus confrontés.

Des passerelles ont parfois été édifiées entre les deux mondes : le cas de la Suisse avec l’UDC en est un bon exemple ; parti agrarien avec une solide implantation paysanne, il a lentement pénétré les villes et séduit nombre d’électeurs nostalgiques des traditions passées. Quelques ténors comme C.Blocher, rompu aux arcanes de la politique nationale et fort d’une expérience industrielle (rarissime chez les politiciens !) ou encore le rusé U.Maurer, qui, récemment, ne s’est pas laissé impressionner par D.Trump ou le leader chinois, ont contribué à « désagrairiser » le parti d’origine en gagnant des voix urbaines. Le rat des champs est donc parvenu à se creuser un terrier dans les villes.

L’inverse est plus rare et concerne essentiellement des banlieues où une forme d’intelligentsia urbaine s’est progressivement implantée ; pensons par exemple aux anciennes communes agricoles jouxtant la ville de Zurich qui se sont muées en zones d’habitation « chic ».

Si l’on examine les circonstances de la désignation de M.Trump, on arrive au même constat. Les villes à la population d’éducation modeste, et comprenant moins de 50’000 habitants ont majoritairement voté en faveur du candidat républicain tandis que les grandes agglomérations choisissaient Mme Clinton.

Le même constat est enregistré pour le Brexit : les grandes villes anglaises accompagnées par l’Ecosse et l’Irlande du Nord, ces dernières pour des raisons d’identité historique, ont voté pour le maintien dans l’Union tandis que les banlieues modestes et les zones industrielles ont privilégié la séparation. Plus récemment M.Erdogan, en dépit de son acharnement à nier des premiers résultats électoraux, a dû admettre de mauvais gré que seule la campagne votait encore majoritairement pour lui tandis que les grandes villes kémalistes, jouaient la carte de l’opposition et de l’ouverture vers le Monde…

Quant au trop fameux mouvement français des gilets jaunes, il témoigne de l’insatisfaction quasi institutionnelle qui caractérise la France et du hiatus entre la Capitale, les grandes agglomérations et la Province.

Ce qui précède n’est pas un exercice purement académique ; il tend à prouver que dans toute union, tout rapprochement, il faut prendre en compte les sensibilités locales (voir à cet égard la monstrueuse bévue de M.Cameron qui a engendré le Brexit sur la base des mauvaises appréciations de son entourage.) Les peuples ne s’y trompent pas ; il suffit d’observer la faveur dont jouissent les patois ou la recherche nostalgique (ADN à l’appui) des grandes ethnies comme les Celtes, les Ibères, les Germains ou les Thraces.

C’est la principale pierre d’achoppement de la Communauté Européenne ; une intégration à la hussarde a heurté les particularismes ancestraux des peuples et réveillé de mauvais démons. Les nouveaux dirigeants européens feraient bien de s’en souvenir s’ils ne veulent pas que la Communauté poursuive son érosion. L’Histoire a en effet démontré à maintes reprises que les empires pourrissaient d’abord par leurs frontières extérieures avant de disparaître !
 

Robot à bord ? 08.2019

Il y a quelques années, l’une des principales attractions de Disney World Paris consistait en un voyage interstellaire simulé, à l’intérieur d’une cabine pouvant accueillir une cinquantaine de passagers.

Le vol était supervisé par un robot grandeur nature, à l’image de C-3PO, la créature vermeille de Star Wars. D’emblée, le « guide-pilote » annonçait qu’il avait subi un bombardement cosmique, que certaines de ses fonctions s’étaient altérées et que, par conséquent, les voyageurs devaient s’attendre à des turbulences, voire des incohérences au cours de la traversée.

C’était effectivement le cas et les voyageurs étaient brinquebalés dans tous les sens sur leurs sièges, avec en apothéose, l’ouverture par inadvertance de la grande porte vitrée frontale qui les séparait de l’abime vers lequel ils avaient le sentiment d’être précipités.

Ce sentiment d’insécurité, d’appréhension, de peur parfois, une bonne partie du monde le ressent, y-compris un grand nombre d’Américains, qui ne parviennent plus à s’identifier à leur leader élu il y a plus de deux ans. Celui-ci, à peine désigné, s’est mué en grand nettoyeur de son entourage : en quelques mois, il épura son équipe d’une quarantaine de personnes, souvent qualifiées, mais qui avaient eu la malencontreuse idée de se montrer sceptiques à l’égard du vaste plan de réformes concocté par leur patron. Ces évictions progressives eurent une conséquence, l’obéissance inconditionnelle des rescapés face au chef. On en a eu une récente démonstration en Suisse lors de l’entretien accordé par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo au journaliste D. Rochebin : on se serait cru 50 ans en arrière, au paroxysme de la guerre froide. !

Le locataire de la Maison blanche qui rêve peut-être d’ailleurs d’en être le propriétaire, ne tolère aucune obstruction et a le don de se mettre à dos le monde entier (on devrait plutôt dire le Monde avec un grand M). Il est en froid avec le Canada, l’Amérique du Sud (hormis le Brésil dont le Président J. Bolsonaro joue aux émules), l’Europe bien sûr, la Corée du Nord (les fiançailles ont été de courte durée et il est malaisé de vouloir intimider un dictateur extrême-oriental, de surcroît à la troisième génération !), la Chine et la Russie, sans oublier l’Iran, le Mexique, en sursis, l’Australie ou l’Inde, ce qui représente grosso-modo plus de 40% de la population mondiale.

La « guerre économique » avec la Chine est la plus absurde et périlleuse pour de multiples raisons : des centaines d’entreprises américaines ont ouvert des usines en Chine afin d’y produire à moindre coût. Ces produits à bas prix sont en fait d’origine US ou devraient être considérés comme tels. Last but not least, la Chine est l’un des très gros créanciers des Etats-Unis : un froncement de sourcil et les Chinois cessent de souscrire aux bons du trésor à court et long terme d’où un asséchement brutal des liquidités outre-Atlantique et une explosion des taux. On en a déjà eu un avant-goût avec la remontée des cours de l’or, pourtant dans une phase baissière, sans parler des terres rares indispensables à la nouvelle technologie.

M. Trump, sans ciller, joue avec les droits de douane. Face aux protestations chinoises, il recommande de dévaluer le yuan afin d’atténuer l’impact de la charge, en insistant, avec une pointe de jalousie, sur la facilité avec laquelle les Chinois pourraient entreprendre cette manœuvre alors que lui, a affaire à la FED qu’il souhaiterait vainement avoir à sa botte. Dans un autre domaine, il décide de diminuer la contribution américaine à l’OTAN alors que les Américains sont les plus grands fournisseurs d’armes de cette institution. Parlant avec mépris de l’Europe, il clame qu’elle est plus petite que la Chine mais plus méchante !

Le problème avec ce président, c’est qu’il utilise les méthodes employées pour étourdir certains animaux. A forcer de tweets, de déclarations quotidiennes à l’emporte-pièce, sans parler du nombre de traités internationaux vitaux qu’il a purement et simplement déchirés, il bouleverse totalement et désoriente le frêle équilibre mondial. On ne peut pas gérer un pays de la taille des Etats-Unis à la façon d’un casino à Las-Vegas en flattant les fournisseurs et leur accordant des tickets d’accès gratuits. A la moindre observation, il rétorque et se défend en arguant de la bonne tenue, avec des sauts de carpe, du marché des actions, mais Wall-Street n’est pas le seul baromètre du bonheur mondial. Par ailleurs, en affrontant la Chine et la Russie, il a provoqué un rapprochement de ces derniers ce qui n’est pas très constructif pour l’Occident. Nouvelle positive cependant : les entreprises américaines prennent conscience de l’incohérence dans la politique de l’Exécutif ; des centaines d’entre-elles ont écrit à la Maison Blanche afin que les droits supplémentaires sur les produits chinois soient annulés en espérant peut-être que C-3PO ne soit plus du prochain voyage !?

L’entreprise de démolition des acquis sociaux élaborés par B.Obama bat son plein et s’inscrit dans la manœuvre de replis sur soi entamée par le Grand Blond à la cravate rouge et pendante. L’histoire a prouvé qu’après des débuts en fanfare, ces rétrogradations ont toujours eu des résultats catastrophiques, surtout dans un monde où les interconnexions rendent vaines les manœuvres isolationnistes. On l’a déjà mentionné, le Grand Blond se targue du parcours exceptionnel de la bourse depuis le début de son mandat ; il a la mémoire courte ou du moins sélective : depuis le début de son mandat, la bourse a crû certes de 22%, la moitié cependant du gain calculé pour la même période pendant l’ère Obama ! Un leader mondial ne peut éternellement influer sur la planète par des tweets quotidiens, des déclarations à l’emporte-pièce et un parcours de stop-and-go incessants avec comme conséquence, parmi d’autres, de brusques accélérations ou décélérations des marchés, sans commune mesure avec la réalité économique.

L’Europe empêtrée dans ses byzantineries de micro-politique est coresponsable de ce laisser-aller. Il n’y a guère que M.E.Macron qui ait une vision globale alors que Madame May , peu avant son départ, se fait insulter par le cousin américain, que la chancelière allemande prépare fébrilement sa sortie, sans parler des Italiens nostalgiques des années brunes. Seul le président français a une approche de résistance cohérente en s’efforçant de mettre enfin sur pied une armée continentale. A la force, on ne peut répondre que par une démonstration de force.

En marge de ces considérations, il y a un tout-autre phénomène qui passe quasi-inaperçu : le gonflement du volume des transactions de grandes valeurs suisses comme Nestlé, Novartis, Roche ou les compagnies d’assurance pour n’en citer que quelques-unes. Des millions de titres sont échangés quotidiennement ; avec leur taux de rendement avoisinant les 3 %, revu à la hausse chaque année, on peut se demander si certains grands investisseurs, lassés par les rodomontades de l’un, la perplexité de l’autre ou l’ambivalence d’un troisième, ne reviennent pas sur un terrain plus stable à l’abri de séismes devenus récurrents.