Deviens archéologue, mon enfant – 11.2021

Nous suggérons au témoin déprimé par les brouillards d’automne de différer la lecture de cette chronique qui laisse entrevoir les contours du monde de demain que nous devrons d’autant mieux affronter et accepter, qu’il sera le produit de notre nonchalance, de notre paresse et de notre recherche amplifiée par la pandémie, de la facilité, voire de la cupidité à la petite semaine.

Ces réflexions s’inspirent de la lecture d’un gros ouvrage « Homo deus », écrit il y deux ou trois ans par le Professeur Y.N. Harari, enseignant à l’Université de Jérusalem, et qui s’était fait connaitre par une première partie : « Sapiens », lue et traduite dans le monde entier.

Entrons dans le vif du sujet par un outil de recherche devenu banal : Google. En recourant systématiquement à ce dernier par nos questions, nous ciselons et affinons notre profil qui s’inscrit à jamais dans le « cloud ».

Imaginons que dans une ville ou un grand quartier, dix-mille, cinquante-mille personnes interrogent le système sur les vertus du miel, des pastilles adoucissantes, du paracétamol ou évoquent des éternuements ; par une analyse instantanée, Google conclura qu’une épidémie de grippe est en train de se propager.

Notre monde change : Nous sommes enchantés de trouver des chemises bon marché produites par des robots et imprimantes 3D en oubliant les ouvriers sur la touche. De même pour les agents de voyages ou les employés de banque remplacés par notre smartphone. Quant à la gestion de patrimoines effectuée par ordinateurs, rappelons que le 6 mai 2010, en 5 minutes, un algorithme capricieux fit perdre 1’000 points au Dow Jones et un milliard de dollars, rattrapés il est vrai en trois minutes, mais quand même ! Autre thème, les avocats et détectives chevronnés qui ne sauraient repérer la duplicité à l’intonation ou aux expressions d’une personne, alors que les scanners d’IRMf sont des détecteurs de vérité infaillibles.

Même les médecins sont une proie idéale pour les algorithmes. Des affections peuvent avoir une multitude d’origines, bénignes ou plus graves. En quelques minutes, le praticien doit porter un bon diagnostic sans être forcément au courant de tous les articles parus ou des traitements récents. Le système d’intelligence Watson d’IBM a d’immenses avantages potentiels. Il peut stocker des millions d’informations sur les maladies connues et les nouveaux médicaments. De plus, il a en mémoire tous les antécédents du patient et ceux de chaque membre de sa famille. Le système n’est jamais fatigué, jamais pris au dépourvu,  et peut répondre à des centaines de questions. On aura ainsi à disposition un nombre infini de médecins, disponibles 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 heures, dans tous les coins du monde. Les futurs services de santé n’auront plus besoin de millions de généralistes, ce qui est vrai à fortiori pour les pharmaciens. Il y a peu s’est ouvert à San Francisco une pharmacie tenue par un robot qui recueille toutes les ordonnances et détermine les éventuelles interactions des médicaments pris par le patient. Au cours de sa première année, le robot a pris en charge deux millions d’ordonnances sans la moindre erreur, alors qu’il y en a cinquante millions annuellement aux USA.

Avec l’évolution prévisible de la médecine cependant, nous ne serons plus des individus, mais des organismes qui porterons des capteurs, pour le diabète par exemple. Par des brassards ou des smartphones, des personnes en bonne santé acceptent déjà d’être surveillées en permanence, souvent avec la bénédiction de leur compagnie d’assurance maladie, ravie de l’aubaine de savoir ce qu’elles mangent ou boivent, et si elles font suffisamment d’exercice. Mêmes les larmes peuvent être analysées grâce à des lentilles de contact. Il existe déjà des laboratoires qui interprètent des échantillons de salive permettant de connaitre les problèmes de santé qui nous guettent, de la calvitie à la cécité.

Les réclamations téléphoniques sont une véritable plaie pour les entreprises, et un parcours du combattant pour le client. L’algorithme intelligent d’une nouvelle société, Mattersight, écoute le problème, analyse les mots employés et le ton de la voix afin de déterminer le type de personnalité : introvertie, extravertie, rebelle, agressive etc. Ce point étant fait, l’algorithme trouve le meilleur interlocuteur possible qui peut être par exemple empathique ou froidement rationnel.

De fait, avec le temps, il devient de plus en plus facile de remplacer des êtres humains par des algorithmes intelligents. D’autant plus que les humains succombent à la tentation de se professionnaliser à outrance. Paradoxalement nos ancêtres préhistoriques vivant de chasse ou de cueillette, pouvaient se tailler une arme ou se nourrir de plantes comestibles ou médicinales tout en se regroupant avec d’autres afin de chasser le mammouth ; ils auraient pu difficilement être remplacés par un  robot !

En attendant pourtant, des algorithmes interviennent déjà dans les processus de décision en fonction de leurs capacités d’analyser d’énormes quantités de données sur les sociétés financières, les essais cliniques ou la propriété intellectuelle d’entreprises examinées. A Hong Kong, l’un d’entre eux fait partie du conseil d’administration d’une société de capital-risque et s’illustre déjà par un vice managérial, le népotisme, favorisant les entreprises qui accordent le plus d’importance à ses cousins : d’autres algorithmes !

On pourrait ainsi graduellement parvenir à la concentration de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une minuscule élite propriétaire de ces derniers. En extrapolant, ils pourraient devenir eux-mêmes propriétaires grâce à leur qualité de personne morale, ce qui est moins absurde que cela ne paraît ; des entités comme par exemple l’Autriche ou Toyota qui n’ont ni corps ni esprit, peuvent être propriétaires, posséder de la terre ou de l’argent et engager des poursuites. Dans l’antiquité, des dieux imaginaires possédaient bien des terres et employaient des hommes !

En poursuivant dans la démonstration cynique, on pourrait bientôt assister à la formation d’une nouvelle classe non laborieuse massive, des gens sans valeur économique, politique ou artistique, bref une classe inemployable regroupant des foules évincées comme les caissières (ça a déjà commencé ; aux USA des dizaines de milliers de magasins ont disparu), les ouvriers du bâtiment, les chauffeurs de bus, les archivistes, les menuisiers, les marins, les boulangers, même les maitres-nageurs etc. Seuls les archéologues pourraient tirer leur épingle du jeu étant donné que leur travail requiert des types très élaborés de reconnaissance de forme sans produire d’immenses profits immédiats.

Facebook dont raffolent les jeunes et les moins jeunes est un formidable instrument par l’analyse des « like ». L’analyse de 300 « like » permet à l’algorithme de mieux vous connaitre que vos proches et de s’étendre même aux échéances politiques. Plus près de nous, Amazon, libraire à ses débuts, vous suggère des lectures en fonction de vos choix passés. Si vous succombez à la sinistre tentation de lire un ouvrage sur écran, celui-ci, tôt ou tard, grâce à la reconnaissance faciale, saura ce qui vous fait rire ou vous rend triste et dictera vos futurs choix.

Ce qui est dramatique dans cette évolution, le déplacement finalement de l’autorité des humains vers les algorithmes, c’est qu’elle n’est pas le fait d’une décision gouvernementale mais d’un flot de choix personnels enregistrés à tout jamais. A la limite on pourra arriver à un état orwellien qui surveille et contrôle toutes nos actions, y compris ce qui se passe dans notre corps ou notre cerveau. Ce qui pèse aussi sur le libéralisme qui s’étiole, c’est la formation d’une petite élite privilégiée d’humains qui seront à la fois indispensables et indéchiffrables. Cet ostracisme a une conséquence néfaste dans des pays technologiquement avancés comme le Japon ou la Corée du Sud où de prodigieux efforts sont consentis pour élever et éduquer de moins en moins d’enfants dont on attend de plus en plus.  Comment les pays à forte natalité pourront-ils rivaliser ? En favorisant à leur tour une poignée de surhommes ? Notre humanité, ou du moins certaines strates d’entre elle, est malade de la « FOMO », Fear of missing out, la phobie de passer à côté de quelque chose. On le constate prosaïquement dans un quelconque restaurant où la majeure partie des clients est penchée sur son portable sans se soucier le moins du monde d’autres convives.

Chacun de nous, à son niveau, doit prêter la plus grande attention à certaines décisions, certes de prime abord confortables, mais susceptibles de remodeler son comportement ou la sphère dans laquelle il évolue. On ne peut pas, sans se révolter et réagir avec véhémence, accepter que des algorithmes non conscients mais hautement intelligents régissent notre vie et finissent par nous connaitre mieux que nous nous connaissons. Avec le 4 octobre, les pannes simultanées de Facebook, WhatsApp et Instagram, nous avons eu une première démonstration de notre asservissement délibérément consenti. Lorsqu’un jour ou l’autre, en raison d’une éruption solaire gigantesque ou d’une malversation planétaire, Internet sera bloqué pour des heures, des jours, voire plus, les conséquences dépasseront notre entendement. Finis les retraits aux ATM, la marche des ascenseurs ou le simple fonctionnement des feux rouges. Nous réaliserons amèrement alors le degré d’indépendance que nous avons perdue.

Soit dit en passant : nous sommes submergés d’appels téléphoniques, de mails ou d’annonces concernant des aides auditives. Ce n’est pas le fruit du hasard mais de l’étude de statistiques médicales ; la catégorie des jeunes de 15 à 20 ans, à force de s’abrutir à grand coups d’haut-parleurs géants, de sonos qui transpercent ou d’écouteurs qui vous font tressaillir, a perdu une bonne partie de sa capacité auditive rétrogradée à celle des personnes de 60 ans d’il y a quelques années. Conclusion : la surdité progressive  est un nouveau mal à combattre ; près de nous, le fournisseur suisse Sonova est à considérer. (CHF 370.- avec des dividendes augmentés régulièrement depuis 10 ans)

 

L’organe décisionnel de l’investisseur… – 10.2021

L’Euro foot s’est terminé il y a quelques semaines ; la Suisse a terminé honorablement grâce à l’excellence de son gardien Ruben Zimmer.

Mais que vient donc faire le football dans une chronique financière ? En fait ce qui nous intéresse, c’est la psychologie du gardien dans un cas de figure bien précis, celui des penalties ou des tirs au but, destinés à départager deux équipes, jusque-là à égalité. A une grande échelle, des centaines de matchs ont été décortiqués, et les conclusions sont pour le moins surprenantes. En effet, si l’on examine les résultats des plongeons du gardien à droite ou à gauche, et qu’on les compare au choix d’une attitude immobile, donc à première vue passive, on arrive à la conclusion que le pourcentage de résultats positifs c’est-à-dire d’arrêts est près de 60% lorsque le gardien reste au milieu de sa cage, pratiquement le double des deux autres options.

Le gardien et l’investisseur ont un point commun, la peur de se voir reprocher de n’avoir rien entrepris, d’avoir pu rater le train. Ce qui est beaucoup plus grave c’est que ce dilemme peut se retrouver dans beaucoup d’autres domaines, la médecine par exemple, où nombre de praticiens hésitent à recommander une attitude passive, à savoir un non-traitement, de peur de se voir reprocher un manque d’initiative.

En matière d’investissements, cette appréhension de rater le train est récurrente, aussi bien en matière d’achats que de ventes. Qui a encore en mémoire le printemps 2020 où l’arrivée sur scène avec éclat du Covid avait fait littéralement plonger les marchés, avec cette conséquence que des valeurs de très grande qualité s’étaient écroulées en quelques heures de 25 à 40% ? Le hasard, heureux cette fois-ci, ou la raison, a voulu que la violence du mouvement fût d’une telle soudaineté que la plupart des investisseurs ne se rendirent même pas compte de l’effondrement qui fut compensé en quelques semaines, parfois même en quelques jours.

On aurait pu imaginer qu’à partir des années 2000, le trading en ligne, en augmentant considérablement le nombre des intervenants sur les marchés, aurait pu assagir et rasséréner ces derniers. Littéralement collés à leurs écrans, les nouveaux venus basculèrent rapidement dans l’incohérence avec une obsession récurrente, la peur de manquer une occasion. L’analyse a posteriori est implacable : si le nombre de transactions a crû d’une façon exponentielle, les résultats furent plus que nuancés lorsqu’on dessine une parallèle entre l’augmentation de volume et les résultats finaux : les habitués des transactions à répétition eurent des gains moyens de l’ordre de 11% tandis que les plus sereins, campant sur leurs positions connurent un rendement annuel moyen de plus de 18%.  Le résultat est sans appel. Les adeptes de l’analyse technique avec toutes les possibilités d’interprétation graphique envisageables eurent des résultats dans la ligne, guère mieux. Le sexe peut jouer un rôle en ce sens que les femmes sont plus raisonnables que leurs compagnons avec un mouvement de transactions de 50% en moyenne par rapport à 90%. Moralité, elles s’en tirent mieux sur la durée.

Afin d’étayer ce qui précède, regardons l’évolution en 20 ans des titres archiconnus  que nous suivons, mentionnés à maintes reprises dans d’autres chroniques. Le constat est sans appel.

Parachevons le titre de la chronique par un aphorisme : « L’organe décisionnel de l’investisseur n’est pas son cerveau, mais son postérieur » comme le disait un ancien banquier de la place. Il reste assis sur ses positions, n’a cure des péripéties momentanées  et récolte tranquillement ses dividendes, souvent en croissance d’une année à l’autre. Ceci correspond à la philosophie du célèbre investisseur Peter Lynch qui n’avait de cesse de répéter que nombre d’opérateurs avaient perdu bien plus d’argent en voulant anticiper des corrections que par ces dernières à proprement parler.

Soit dit en passant : Pernod-Ricard figure parmi nos titres favoris depuis deux décennies ; à ce propos, on apprend qu’elle se propose d’acheter la britannique The Whisky Exchange, spécialisée dans le e-Commerce avec pas moins de centaines de marques de whisky, de cognac et  de gins. Avec l’effet Covid, ses ventes de spiritueux en ligne ont crû de 63% à fin juin 2021.

 

Et comment va la famille ? – 09.2021

Les critères de sélection d’une valeur à l’achat sont innombrables et posent l’éternel débat entre l’analyse fondamentale, fondée grosso modo sur les données chiffrables (bilan, résultats financiers etc.), et l’analyse technique consistant essentiellement à dégager des projections des figures graphiques des fluctuations de cours de la société en question, qui peuvent passer de l’accumulation (plutôt positive) à la distribution (prémisse d’une baisse) en passant par les « drapeaux », les double-sommets, les « tête et épaules » etc., bref une bonne douzaine de schémas à interpréter.

Il y a pourtant une donnée qu’on prend rarement en considération, et c’est un grand tort, à savoir qui se trouve à la tête de l’entreprise, et depuis combien de temps ?

On a toujours eu un préjugé semi-négatif concernant les entreprises familiales que l’on identifiait sommairement à de petites boîtes régionales, spécialisées dans la plomberie, l’horticulture ou l’ébénisterie. La réalité est tout autre ; un certain nombre de ces entités, à l’origine modeste, se sont muées  en de véritables empires tout en conservant leur singularité initiale, mutation progressive saluée avec faveur par les marchés boursiers qui les créditent systématiquement d’un agio de cours pouvant atteindre annuellement un fort pourcentage par rapport à leurs concurrents à l’actionnariat plus hétérogène. Cette singularité n’est pas le fruit du hasard mais repose sur des données concrètes que nous allons brièvement examiner.

La direction en premier lieu : un dirigeant, aussi qualifié soit-il, reste un employé, certes bien payé, mais un employé, dont l’horizon en matière d’affaires ne saurait dépasser quelques lustres au plus. Ses buts sont multiples et sans vision lointaine ; il doit faire du chiffre, comme on dit, en réduisant les coûts à n’importe quel prix, se séparant par exemple souvent d’éléments de valeur à l’égard desquels il n’a guère d’attaches, étant donné qu’il ne les connait pas ou mal, de façon à contenter les actionnaires, par une augmentation des dividendes dont il profite au passage par le truchement de « stock-options » et/ou un bonus, sans parler d’un éventuel « golden shake end » au terme de son contrat. Les exemples ne sont pas si lointains et théoriques !

Le fondateur et ses descendants ont une optique totalement différente. Ils se soucient peu du court terme, mais accordent une grande importance à la croissance liée au temps et à la valorisation de l’entreprise, quitte à connaitre des exercices momentanément décevants. Il est à cet égard symptomatique de constater que les sociétés où la famille conserve des attaches sont celles qui déposent le plus de brevets, même si ces derniers représentent un investissement temporairement stérile. Il se dégage ainsi une véritable culture de la société où la confiance et la passion sont déterminantes ; nous avons un bon exemple à nos frontières avec Bernard Arnault, qui,  en dépit de railleries envieuses, n’hésite pas à se lancer à grand frais dans l’édification ou la réhabilitation d’œuvres de toutes sortes, monumentales, souvent déficitaires, mais qui finiront par ajouter au prestige du groupe et se révéleront valorisantes avec la durée.

Seul un fondateur peut se permettre une pareille audace, jamais un cadre, même inspiré. Cette approche correspond à un alignement à long terme des intérêts entre actionnaires et dirigeants. Une précédente chronique avait été consacrée au concept ESG ; sans surprise on constate qu’au sein des entreprises dominées par une famille, l’observation de ces critères est la plus effective.

Passons maintenant au vif du sujet, à savoir le comportement boursier à ce jour (fin août 2021) d’une sélection de titres suisses, européens et nord-américains où l’intérêt familial prédomine ou subsiste fragmentairement,  par rapport à leurs indices de référence. Dans le souci de ne pas rendre la lecture trop fastidieuse, nous avons délibérément limité à une quinzaine le nombre de valeurs (au 30 août 2021)

  • Bucher (+17%), Bossard (+71%), Roche (+18%), Richemont (+29%), Kuehne Nagel (+66%), par rapport au SMI : + 16%
  • Christian Dior (+40%), Hermès International (+42%), l’Oréal (+27%), LVMH (+22%), Robertet (+16%), par rapport au CAC 40 : +20%
  • Alphabet (+64%), Facebook (+36%, Berkshire (+24%), par rapport au S&P 500 : +20%

Soit dit en passant. Il y a des années que nous ne nous intéressons plus au secteur bancaire, toutes nationalités confondues. Un cas pourtant nous interpelle, celui du Crédit Suisse ; est-ce logique qu’avec plus de 400 milliards de dépôts et un portefeuille de crédits dépassant les 300 milliards, sa valeur boursière, à savoir 26 milliards de francs, est le tiers de celle de BNP ou moins de 6% de celle de JP Morgan ? Chercher l’erreur !

 

Et si on passait au vert ? 08.2021

L’objectif de cette chronique n’est pas de se consacrer à l’écologie, des experts le feront bien mieux.

Rappelons que la sensibilisation initiale remonte à septembre 1715, lorsque des Français débarquèrent à l’ile Maurice et découvrirent une terre totalement dévastée par les événements naturels certes, comme les cyclones, mais aussi par l’action humaine, le fait de précédents colons hollandais, qui, à force de raser les forêts et en détruire les animaux indigènes, avaient rendu désertique ce qui a l’origine était un paradis.

Il s’ensuivit pour la première fois dans l’histoire une véritable prise de conscience aboutissant à des mesures afin de tenter de recréer graduellement la situation d’antan. Le temps passa sans que l’on se souciât plus réellement de ces problèmes jusqu’au début des années 60, où des rescapés de 1958, souvent des rejetons déboussolés de bourgeois, se lancèrent dans l’élevage champêtre à grand renfort de tissage de lin et de laine ; jusque-là, rien de bien spectaculaire.

Deux décennies plus tard pourtant, la situation se dramatisa avec les premières marées noires gigantesques, polluant des dizaines de kilomètres de rivages et anéantissant en l’engluant, une faune aquatique déjà menacée. Tchernobyl modifia à son tour la donne en condamnant à jamais des régions entières et en reposant la question de l’opportunité du nucléaire, de ses dangers prévisibles et de l’irréversibilité des dégâts qu’il peut provoquer.

Progressivement, l’idée de l’écologie prit forme et gagna les milieux politiques avec le plus souvent une orientation de gauche qui faisait dire en parlant des députés allemands, sur un ton goguenard, qu’ils ressemblaient à des pastèques, vertes en surface, mais rouges à l’intérieur.

Il y a deux ou trois ans, le mouvement s’institutionnalisa et se renforça en gagnant et persuadant les milieux économiques avec la notion d’ESG, à savoir,

E    pour environnement
S    pour les critères sociaux et
G   pour les critères de gouvernance

Une idée développée il y a fort longtemps par Bernard Baruch, ministre de H. Truman, mais qui ne connut pas de suite à l’époque). Par Gouvernance, on entend les critères portant sur la manière dont une entreprise est dirigée. Celle-ci englobe les règles, les droits et les responsabilités des différentes parties.

La plupart des entreprises concernées comprirent rapidement que ce qui pouvait paraitre comme un nouveau carcan, serait au contraire un formidable outil de marketing, voire une référence.

Dans les faits, une approche ESG commence par un engagement fort depuis le sommet de la hiérarchie des entreprises, en adhérant aux PRI (Principles for Responsible Investment) de l’ONU.

Un autre pas marquant revient à mettre en place une gouvernance de portefeuille impliquant un vote systématique lors des assemblées générales des sociétés détenues.

La Suisse a déjà fait l’expérience de l’adoption, avec succès, de ces critères : c’est le cas de Swiss Re, un gros investisseur institutionnel, engagé dans l’approche ESG, qui lui apporte un rendement plus ou moins identique aux indices non ESG, sans augmentation de risque, avec un effet de lissage aboutissant à une moindre volatilité.

Les banques, bien entendu, se sont rapidement penchées sur cette thématique, au gré d’analyses approfondies visant les entreprises isolément, ou tendant à créer des fonds dévolus à cette tendance qui en est bien une.

On n’a certes pas remis en cause les pistes cyclables, les micro-tunnels à crapauds ou les réserves plus ou moins naturelles, mais on a élevé le débat en l’approfondissant, dans l’idée voulue ou fortuite, de procéder à un changement de mentalité consistant à envisager la vie en général au travers d’un autre prisme, ne remettant pas en cause les bonnes volontés initiales.

L’octroi du label ESG n’est pas évident ; dans le cas de l’environnement par exemple, il faut examiner l’utilisation de matières premières, le recyclage des déchets, la consommation d’électricité, l’absence de pollution, le nettoyage des mers en cas de fuites accidentelles etc.

Quant au social, on recourt au sigle anglais PPP (People, Planet, Profit). Qu’en est-il de la pression au travail, du respect dû aux collaborateurs, de la nature de la production : jus de fruit ou cigarettes par exemple, de la qualité du dialogue social, de l’emploi de personnel handicapé et de la formation en général ?

Enfin, la Gouvernance consiste à examiner la façon dont une entreprise est dirigée, avec l’examen des droits, des règles et des responsabilités des différentes parties. Une mauvaise direction peut aboutir à un dysfonctionnement des systèmes de contrôle interne ; sans omettre la transparence en matière de rémunération, de lutte contre la corruption ou des qualités complémentaires des membres des conseils d’administration.

La tâche est parfois ardue ; des sociétés peuvent être reconnues et admirées dans leur façon de traiter le personnel, mais pêchent gravement en termes écologiques.

L’opinion des consommateurs est à cet égard révélatrice ; leur premier sujet de préoccupation actuel est la pollution plastique, suivi par le gâchis de nourritures et la mauvaise graisse contenue dans certains produits, avant de passer à l’empreinte carbone, suivie du confort des employés concernés.

La collaboration des entreprises n’est pas toujours acquise, un bon tiers d’entre elles étant réticentes à fournir des données relatives à leur fonctionnement et leur impact. Nonobstant ce manque de coopération, on parvient à dresser une liste des bons élèves. Pour la Suisse, on retient les sociétés suivantes dans l’ordre de « mérite » : Givaudan, Geberit, Logitech, Belimo, Nestlé, Swiss Re, Zurich, Barry Callebaut, SGS, Temenos, Swisscom et ABB.

Au niveau international, on retrouve les noms de Lego, Danone, Schneider Electric, Walt Disney, Rolex, Ferrari, Microsoft, Levi’s, Netflix Adidas, Bosch et Intel.

Ces listes ne sont bien entendu ni exhaustives ni figées. Certaines sociétés ne sont pas cotées en bourse et ne figurent pas parmi nos recommandations. Il n’en demeure pas moins que cette approche ESG doit être prise en considération. La tendance de classification est irréversible car correspondant à l’esprit du temps. On estime d’ailleurs que dans quelques années, la valeur des sociétés bénéficiant de ce nouveau label dépassera 20’000 milliards de dollars, donc…

Soit dit en passant : un peu partout on parle de l’hydrogène comme futur combustible, au grand dam de Tesla. Un réservoir d’hydrogène nécessite 3 ou 4 minutes pour se remplir avec une autonomie de près de 800 kilomètres ! Trois firmes dominent le marché : Air Liquide (le titre favori des investisseurs français), évoquée précédemment), Linde et l’américain Air Products. A méditer avec un marché qui va croître d’un multiple de 20 dans les années à venir.

 

Du danger de l’eau qui dort et de l’argent itou – 07.2021

Nous n’allons pas nous étendre sur les dangers de l’eau dormante, avec ses surprises en matière de température, d’acidité ou d’habitants éventuels qui peuvent piquer, mordre ou contaminer.

En revanche, l’argent qui dort mérite de l’attention, surtout dans une période où on reparle de l’inflation, terme virtuellement disparu du vocabulaire économique depuis près de 40 ans, et probablement ignoré de la jeune génération ; en moins d’une année sa référence dans les revues spécialisées a pourtant crû de près de 300% !

Le phénomène de « tapering », à savoir la réduction progressive du programme d’achats d’actifs par la Fed, a éveillé l’attention de nombre d’acteurs paradoxalement en alerte face à une hausse des prix qu’ils appelaient de leurs vœux les plus chers il y encore quelques mois.

En l’occurrence, c’est le Covid avec son cortège de pénuries qui a réamorcé le phénomène, redevenu à la mode, avec un manque dans les transports et les composantes électroniques. En fait, ce qui commence d’inquiéter et interpeller certains, c’est moins la remontée de l’inflation que les formes de cette dernière et les façons de s’en protéger.

Les mouvements de  prix peuvent revêtir divers aspects, le pire étant la crise déflationniste, et l’autre relativement plus prometteur, le boom inflationniste qui apparemment nous concerne actuellement, sans parler de la stagflation, une inflation sans croissance de production.

La gamme des armes pour se défendre est relativement large : la pire est bien entendu l’argent cash, sous le matelas (sans évoquer le remplacement devenu systématique des coupures, assorti d’une enquête inquisitrice sur le propriétaire économique !) ou à la banque, suivie par les livrets et autres emprunts d’Etat qui ne rapportent pratiquement plus rien ou même qui coûtent. Il existe certes une catégorie d’obligations indexées sur l’inflation qu’il est plus facile d’acquérir par le truchement d’un fonds. Soigneusement sélectionnées, les actions des pays dits-émergents constituent une alternative intéressante avec en premier lieu l’Inde dont nous avions précédemment décrit les multiples attraits. Vient ensuite l’or que nous privilégions sous forme de pièces, plus stables, anonymes et fongibles que les autres composantes du secteur. Suivent les matières premières, dont le pétrole, à la mort certes annoncée, mais pas imminente. Elles-aussi peuvent être achetées par l’intermédiaire d’un fonds sur indices.

Les actions occidentales constituent bien entendu un bon rempart aussi longtemps que les prix ne renchérissent pas de plus de 3%. Au-delà, se pose la question pour les industriels de pouvoir ou non répercuter sur leurs clients la hausse de prix des matières premières qu’ils se procurent et transforment. C’est le retour de la thématique d’investissement basée sur la « pricing power » qui privilégie les sociétés en capacité d’augmenter leurs prix de vente sans freiner l’appétit pour leurs produits.

Les crypto-monnaies dont on a parfois parlé, n’entreraient massivement dans la danse que dans l’hypothèse d’une hyperinflation, mais on est heureusement loin du compte. En attendant, quoique turbulentes,  elles se glissent insidieusement dans les esprits….et les portefeuilles.

Soit dit en passant. Il y a quelques mois, nous avions prématurément évoqué les perspectives de Novartis, frappée dès lors de léthargie. Elle semble toutefois se réveiller grâce à la mise sur le marché de trois thérapies ciblées contre divers cancers.