Quelle mouche les pique donc ? 09.2018

La gérance de patrimoines comporte deux niveaux : logiquement, l’investisseur et la banque dépositaire.

Depuis quelques dizaines d’années une nouvelle strate est venue s’immiscer ponctuellement dans le couple : le gérant de fortune indépendant.

Il ne faut pas se leurrer. A l’origine, le nouveau venu n’avait pas la science infuse, loin de là. Il présentait cependant un immense avantage par rapport à ses collègues des banques, grandes ou privées. Il était présent, virtuellement inamovible ou travaillant en tandem parfait, alors que les établissements connaissaient un tournus de personnel infernal et impropre à créer la qualité de liens indispensable à une saine gestion. Au fil du temps pourtant, les gérants indépendants de qualité ont commencé de se distinguer des collaborateurs « classiques » par d’autres atouts, inversement proportionnels à l’enlisement progressif de ces derniers.

Une malédiction occulte s’est abattue sur la quasi-totalité des banques. Leur capacité d’innovation en termes de chausse-trapes dépasse l’entendement. Une ouverture de compte s’est muée en un véritable parcours de combattant. La recherche de l’origine des fonds peut facilement remonter à des décennies à grand renfort de copies de contrats ou d’actes de vente de biens immobilier. Une véritable enquête de police fouineuse circonvient le client en attente du pouce levé ou abaissé des « compliance officers » dignes descendants des tourmenteurs de l’Inquisition espagnole. Ce n’est pas fini : le compte ouvert, les mouvements de trésorerie sont scrutés, disséqués.

Tout devient suspect ; sans aucun fondement juridique, les retrait de fonds sont limités, voire interdits. Il arrive fréquemment que des agences de quartiers dits huppés, n’aient pas ou plus de billets de banques étrangers aussi exotiques que l’Euro ou l’US dollar ! Les transferts de fonds nécessitent pratiquement un procès-verbal. Les investissements sont téléguidés ; faute d’observance de recommandations forcées, le client est « invité » à quitter rapidement l’établissement vers un autre où toute la procédure d’ouverture va se remettre en marche.

Malheur à lui s’il a des velléités de placement divergeant de la doctrine maison. Il a généralement le choix entre voir son ordre refusé ou l’obligation de signer un mandat de conseil (quel conseil ?) payant bien entendu. D’ailleurs, les conditions générales, régulièrement reboutées autorisent la banque à mettre un client à la porte sans explications, ce qui arrive depuis peu avec les comptes numériques impitoyablement pourchassés.

Et les gérants indépendants dans tout ça ? Ils jouent parmi de nombreux rôles, celui de cache-tampon indispensable. Les banques se tournent vers eux en raison de leur expérience du client, certaines remontant à la quatrième génération précédente. D’autre part, alors que les connaissances financières de leurs collègues des banques, obnubilés par l’obligation de vendre à tout prix des produits précuits et dont ils ne connaissent même pas la composition, s’assèchent d’année en année, ils conservent, pour certains d’entre eux, une bonne appréhension des marchés et de leurs composantes, à savoir les actions au niveau international.

On en vient à se poser des questions fondamentales sur ce que souhaitent réellement les banques et la finalité des tracasseries qu’elles concoctent. Quand on voit les représentants d’une célèbre banque privée, à l’origine du développement de l’industrie genevoise, depuis lors délocalisée, envisager de transférer son siège à Londres, ou le responsable d’une grande banque qui en son temps, avait puissamment contribué au développement de notre réseau ferroviaire, envisager, sans ciller, de découper son établissement en rondelles, n’en conservant que les plus savoureuses ou énergétiques, on se demande ce qu’est devenu le rôle quasi messianique de ces maisons qui ont forgé la Suisse.

Ne veulent-elles que maximiser leur profit, donc les bonus, accessoirement les dividendes, en bazardant la majeure partie de leur personnel, ou plus grave, se débarrasser de la clientèle privée dans un délai de quelques années au profit de la seule clientèle institutionnelle moins rémunératrice mais aussi moins problématique ? C’est d’autant plus plausible que la propension à thésauriser des jeunes générations est pratiquement nulle, leur innocence ou leur nonchalance laissant le soin de leur avenir financier à des caisses de pension qui ne sont pas à l’abri d’expériences funestes. Seul Dieu ou plutôt le diable le sait, mais l’impact sur notre pays sera très traumatisant.